La technologie doit servir la démocratie et non s’interposer entre le peuple et ses choix

Il y a quelque chose de profondément humiliant dans une élection. Un président, un premier ministre, un conseiller et un citoyen ordinaire peuvent occuper des positions très différentes dans la société, mais lorsque le citoyen entre dans l'isoloir, le pouvoir politique revient là où il appartient en fin de compte. Pendant ces quelques minutes, l'électeur est souverain. Aucune fonction n'est plus grande que la marque que le citoyen laisse sur le bulletin de vote, car tout gouvernement légitime commence avec le consentement des gouvernés.

Les Sud-Africains comprennent peut-être mieux la signification de ce choix que la population de nombreux pays. Pendant des générations, la majorité de notre peuple a été gouvernée sans son consentement. On leur a dit où ils pouvaient vivre, où ils pouvaient travailler, avec qui ils pouvaient se marier et dans quelles institutions ils pouvaient entrer. Surtout, ils se sont vu refuser le droit démocratique le plus élémentaire : le droit de choisir ceux qui les gouvernent.

Lorsque les Sud-Africains se sont retrouvés dans ces files d’attente extraordinaires en avril 1994, ils ne participaient pas simplement à un exercice administratif. Ils réclamaient leur citoyenneté.

Cette histoire devrait nous guider à l’approche d’une nouvelle élection gouvernementale locale. Notre démocratie électorale a considérablement mûri depuis 1994. Nos lois ont évolué, nos institutions se sont renforcées et la technologie a transformé l'administration électorale. Pourtant, le progrès ne devrait jamais nous faire oublier l’objectif fondamental du système que nous avons construit. L'administration électorale existe pour exprimer concrètement la volonté du peuple.

La démocratie nécessite des règles. Les calendriers électoraux comptent. La sécurité administrative est importante. Les partis politiques ont des responsabilités, et ces responsabilités ne peuvent pas simplement être écartées lorsqu’elles deviennent gênantes. Sans règles claires et appliquées de manière cohérente, les élections perdraient rapidement leur crédibilité et la confiance du public. Pourtant, les règles n’existent pas indépendamment de l’objectif qu’elles visent. En fin de compte, la loi électorale existe pour que les citoyens puissent participer à des élections crédibles et faire des choix politiques significatifs. La force d’une démocratie réside donc dans sa capacité à maintenir la certitude administrative tout en gardant le citoyen au centre du processus.

Cette distinction devient particulièrement importante lorsque surviennent des conflits électoraux. L'Afrique du Sud est actuellement saisie d'une telle affaire devant le tribunal électoral impliquant le Congrès national africain et la Commission électorale d'Afrique du Sud. Le fond appartient au tribunal, et non aux colonnes des journaux ou aux discours politiques. L’ANC a le droit de présenter son cas ; la commission de présenter sa position et le pouvoir judiciaire de trancher la question juridique de manière indépendante. Quelle que soit l’issue, elle doit être respectée.

Cependant, une question démocratique plus vaste s’étend au-delà de tout parti et de toute élection particulière. Alors que l’administration électorale dépend de plus en plus des plateformes numériques, comment pouvons-nous garantir que la technologie élargit la participation démocratique plutôt que de la restreindre par inadvertance ?

La technologie a transformé presque tous les aspects de la vie moderne. Nous effectuons des opérations bancaires par voie électronique, demandons des services publics en ligne, communiquons instantanément et interagissons de plus en plus avec le gouvernement via des plateformes numériques. Les élections ne peuvent et ne devraient pas rester épargnées par cette transformation.

Bien utilisée, la technologie peut renforcer la démocratie. Il peut améliorer l’efficacité, fournir des enregistrements fiables, élargir l’accès à l’information et faciliter l’administration de processus électoraux complexes. Un pays comptant des millions d’électeurs, des milliers de candidats et de nombreux partis politiques a besoin de systèmes capables de fonctionner à grande échelle. Mais la technologie est un moyen et non une fin. Une plateforme numérique ne possède pas de droits démocratiques. Les citoyens le font.

Ce principe devrait guider le prochain chapitre de la modernisation électorale en Afrique du Sud : la technologie doit toujours servir la démocratie. La démocratie ne doit jamais être subordonnée à la technologie. Ce principe ne nous oblige pas à affaiblir les règles électorales ou à abandonner les délais. Il n’invite pas non plus les partis politiques à échapper à leurs obligations. Cela nous demande quelque chose de plus important. Il se demande si les systèmes par lesquels les droits démocratiques sont exercés sont conçus autour de l’objectif constitutionnel qu’ils sont censés promouvoir.

Un système électoral technologiquement sophistiqué auquel les citoyens n’ont pas confiance n’est pas un progrès. Un système efficace dans lequel il devient inutilement difficile de s’y retrouver n’est pas nécessairement plus démocratique. La mesure de l’innovation dans les institutions publiques ne doit pas simplement être le degré d’avancée de la technologie, mais aussi la question de savoir si elle rend l’institution plus accessible, plus transparente et plus fiable.

L’Afrique du Sud devrait également résister à la tentation d’interpréter tout désaccord impliquant une institution constitutionnelle comme une attaque contre cette institution. Les démocraties matures n’exigent pas que les institutions soient à l’abri de toute contestation. Ils nécessitent des institutions suffisamment solides pour résister aux contestations judiciaires.

La Commission électorale occupe une place indispensable dans notre ordre constitutionnel. Sa crédibilité et sa capacité à administrer des élections libres et équitables devraient être défendues par tous les partis politiques, y compris ceux qui peuvent être en désaccord avec certaines décisions. La commission ne doit jamais être réduite au statut d’opposant politique. Le même respect doit être accordé aux tribunaux. Lorsque des désaccords surgissent au sujet de la loi électorale, notre architecture constitutionnelle offre un mécanisme pacifique pour les résoudre. Les parties présentent des arguments, les institutions soumettent des preuves au pouvoir judiciaire, les juges interprètent la loi et la société accepte le résultat. Il ne s’agit pas d’un dysfonctionnement de la démocratie. C'est une démocratie qui fonctionne.

Nos institutions ne sont pas affaiblies lorsque des citoyens ou des organisations politiques utilisent les voies juridiques pour obtenir plus de clarté. Ils sont renforcés lorsque les désaccords sont résolus par la loi plutôt que par l’intimidation, la pression politique ou la rue.

Le danger dans les débats sur les processus électoraux est que les citoyens ordinaires peuvent disparaître derrière la terminologie juridique et les arguments politiques. Pourtant, les élections locales sont peut-être celles où le lien entre le scrutin et la vie quotidienne est le plus immédiat.

Un citoyen ne franchit peut-être jamais les portes du Parlement ou des bâtiments de l'Union, mais il sait si l'eau vient du robinet. Une famille sait si le refus est recueilli. Un automobiliste connaît l'état de la route. Un parent sait si le quartier est sécuritaire. Un propriétaire de petite entreprise sait si la municipalité favorise l’entreprise ou la contrecarre. Ce ne sont pas des questions abstraites de gouvernance. Ce sont les expériences quotidiennes à travers lesquelles les citoyens jugent la démocratie.

Lorsque les gens entrent dans les bureaux de vote, ils emportent ces expériences avec eux. Ils sont porteurs de frustration et d’espoir, de déception et d’aspiration. Certains voteront pour la continuité. D'autres voteront pour le changement. Certains resteront fidèles aux traditions politiques. D’autres feront un choix différent pour la première fois. Cette liberté est le point important. La démocratie ne garantit pas aux partis politiques le résultat qu’ils souhaitent. Cela garantit aux citoyens la possibilité de décider.

À l’approche des élections, chaque acteur de notre démocratie devrait donc revenir aux premiers principes. Les partis politiques doivent respecter la loi et faire valoir leurs arguments auprès des électeurs. Les institutions électorales doivent administrer le processus de manière équitable et cohérente. Les tribunaux doivent trancher les litiges sans crainte ni faveur. La technologie doit soutenir ces institutions tout en rendant la participation démocratique plus claire et plus accessible. Les dirigeants politiques doivent avoir l’humilité de se retirer et de laisser les citoyens décider.

Le peuple n’existe pas pour valider les partis politiques. Les partis politiques existent pour convaincre le peuple. La fonction publique n'est pas un héritage et l'autorité politique n'est pas permanente. Tout mandat est emprunté au citoyen et doit éventuellement lui être restitué pour renouvellement ou rejet. C'est l'une des grandes idées civilisatrices de la démocratie. Le pouvoir peut être contesté sans violence car le scrutin offre une autre voie.

Les gouvernements peuvent changer sans que les sociétés ne s’effondrent, car les institutions se durcissent au-delà des dirigeants individuels. Les citoyens qui sont profondément en désaccord les uns avec les autres peuvent néanmoins partager une communauté politique parce qu'ils acceptent que le vote de chacun ait le même poids démocratique. Le parcours démocratique de l'Afrique du Sud n'a jamais été parfait, mais la perfection n'a jamais été une promesse. La promesse était que le peuple gouvernerait selon les choix qu’il ferait librement. Notre responsabilité est désormais de protéger cette promesse alors que notre démocratie entre dans une ère de plus en plus numérique. Nous devons adopter l’innovation, renforcer nos institutions et insister sur l’excellence administrative. Mais il ne faut jamais confondre le mécanisme démocratique avec la démocratie elle-même. Le mécanisme existe pour servir le citoyen.

La loi doit protéger l'intégrité des élections. Les institutions doivent protéger la crédibilité du processus. La technologie doit contribuer à rendre la participation possible. Les partis politiques doivent offrir aux citoyens des alternatives significatives. Et une fois que tous les arguments ont été présentés, que toutes les campagnes ont été menées et que toutes les institutions ont rempli leurs responsabilités constitutionnelles, le dernier mot doit appartenir là où il a toujours dû appartenir dans une démocratie, au peuple.

Alors que l’Afrique du Sud se prépare à voter, nous devons garantir que les systèmes électoraux, les règles et les technologies servent un objectif démocratique primordial : permettre aux citoyens de choisir ceux qui les gouvernent.