L’ANC doit traiter sa marque comme un risque stratégique

L’ANC doit comprendre la psychologie du positionnement des marques et de l’analyse des risques au 21e siècle. Une marque politique ne se construit pas uniquement par l’histoire. Elle se mesure par les actes, les décisions et la mesure dans laquelle un mouvement reste associé à l'intégrité, à la compétence et aux préoccupations vécues des gens.

En affaires, une marque perd de la valeur lorsque l’écart entre la promesse et l’expérience devient trop grand. En politique, le même principe s’applique avec plus de conséquences : les citoyens retirent leur consentement aux mouvements qui ne semblent plus capables d’expliquer, de représenter ou d’améliorer leur vie.

Pour ceux qui ont vécu la lutte, l’identité de l’ANC en tant que mouvement de libération reste puissante. Il est porteur de sacrifice, de mémoire et d'autorité morale. Mais pour les jeunes générations, qui rencontrent le parti principalement à travers les résultats de la démocratie, cette histoire ne se traduit pas automatiquement en confiance. Ils jugent l'ANC sur la qualité des services publics, la force de l'économie, la crédibilité de ses dirigeants et le sérieux avec lequel il répond à la corruption et à la détresse sociale.

La difficulté centrale du parti n’est donc pas que son histoire soit devenue hors de propos ; c’est que l’histoire ne peut plus se substituer à la performance. C’est le nouveau terrain sur lequel l’ANC doit rivaliser. L’électorat est plus sceptique, plus fragmenté et plus exposé aux messages politiques alternatifs qu’à aucun moment depuis 1994.

Les élections de 2024 ont confirmé ce changement. L'ANC est resté le parti le plus important mais a perdu la majorité qu'il détenait depuis trois décennies, remportant 40 % des voix nationales et 159 sièges à l'Assemblée nationale.

Le résultat ne fut pas simplement un revers numérique. C'était un signal de réputation : une partie importante de l'opinion publique ne considère plus le parti comme un leader de la société dans un avenir démocratique.

L’ANC promet depuis longtemps le développement des forces productives : la capacité économique et sociale nécessaire à la construction d’un État démocratique et développementiste.

Pourtant, la faiblesse de la croissance, le chômage et la perte de confiance institutionnelle rendent cette promesse plus difficile à tenir.

La question n’est plus seulement de savoir si l’ANC peut invoquer le langage de la transformation, mais s’il peut faire preuve de la discipline de leadership nécessaire pour y parvenir. La crédibilité de la prestation se construit grâce à une compétence visible : des municipalités fiables, des infrastructures fonctionnelles, des achats responsables, des fonctionnaires compétents et des choix politiques qui sont expliqués honnêtement aux citoyens.

Cela nécessite plus que des slogans sur le renouveau. Cela nécessite une théorie pratique de la confiance. Les électeurs évaluent si un parti peut gérer les risques. Lorsque le gouvernement local s’effondre, lorsque les communautés voient la corruption récompensée ou ignorée, le public interprète ces échecs comme des signes de décadence institutionnelle. Au fil du temps, la décadence devient partie intégrante de l'image du parti.

L’ANC doit donc traiter l’échec de la gouvernance non pas comme un problème de communication mais comme un risque stratégique qui ronge son image politique de mouvement de libération.

L’histoire offre un avertissement utile. L'avocat sud-africain et fondateur du parti Pixley ka Isaka Seme a un jour répondu aux affirmations selon lesquelles l'ANC était un mouvement mourant en insistant sur le fait que le Congrès n'était pas mort mais affaibli par des divisions internes, des jalousies personnelles et un manque de concentration. Un mouvement qui ne parvient pas à faire face à ses faiblesses internes risque de permettre à ses opposants de le définir. Le renouveau interne doit donc être jugé selon s’il modifie les incitations au sein du parti, et non selon s’il produit une autre déclaration de conférence.

La destitution ultérieure de Seme de la présidence de l'ANC et l'élection du révérend ZR Mahabane en 1937 ont montré que le renouveau nécessite parfois de difficiles corrections internes.

Depuis 1994, l'ANC est confronté à un principe similaire sous une forme différente : chaque nomination, alliance et décision publique a des conséquences sur la réputation du parti. L’ANC ne peut pas se permettre des choix qui semblent contredire sa prétention d’être une force contre la corruption et la mauvaise gouvernance. Le public ne sera pas convaincu par un langage anti-corruption s’il s’accompagne d’arrangements politiques qui ressemblent à l’impunité.

Les choix de leadership doivent être évalués sous l’angle des risques avant qu’ils ne se transforment en crises. La question devrait être de savoir si la décision renforce ou affaiblit la prétention du parti à être un intendant crédible de l'État. Les partis politiques sous-estiment souvent l’effet cumulatif de petits engagements en matière de réputation. Mais les électeurs remarquent des tendances. Ils remarquent qui est promu, qui est protégé, qui est discipliné et qui est ignoré.

Les faux pas du parti en matière d'immigration montrent avec quelle rapidité les vides politiques sont comblés. Là où l’État semble lent, flou ou défensif, les mouvements populistes prospèrent.

Le populisme réussit souvent parce qu’il formule des affirmations intuitives et simples : les immigrés prennent des emplois ; les importations détruisent l’industrie locale ; le crime n’exige qu’une punition plus sévère. Les affirmations peuvent être vraies, fausses ou incomplètes, mais leur force réside dans leur attrait immédiat. Ils convertissent des pressions sociales complexes en explications émotionnellement satisfaisantes.

C’est pourquoi le risque de réputation est important. Le populiste prospère dans un environnement d’information en évolution rapide et peu contextuel. L’escroc aussi. Cela ne signifie pas que tous les populistes sont des escrocs, mais cela signifie que les mouvements politiques qui ne parviennent pas à expliquer clairement la complexité seront débordés par ceux qui offrent certitude, blâme et libération émotionnelle.

Dans une société sous pression, l’ambiguïté coûte cher politiquement. Si l’État ne peut pas raconter une histoire convaincante sur les frontières, les marchés du travail, la criminalité, la cohésion sociale et les opportunités économiques, quelqu’un d’autre en racontera une plus simple.

La réponse n’est pas d’imiter le populisme. Cela nuirait encore davantage à la crédibilité à long terme de l’ANC. La réponse est de gouverner avec clarté et de communiquer avec discipline.

La politique d’immigration, par exemple, doit être légale, humaine et ferme. La politique industrielle doit expliquer comment développer la production locale sans prétendre que le commerce mondial peut disparaître. La politique criminelle doit combiner la répression et la réparation institutionnelle. Les citoyens peuvent accepter la complexité lorsque les dirigeants parlent clairement, agissent de manière cohérente et démontrent des progrès.

Si l’ANC veut regagner le soutien électoral, elle doit repenser la manière dont elle gagne la confiance du public.

Cela commence par donner confiance aux masses, aligner les décisions des dirigeants sur le renouveau éthique et filtrer les risques politiques avant qu’ils ne nuisent à la marque. Il faut également prendre plus au sérieux les conséquences. Le renouveau ne peut pas être crédible si de mauvaises performances n’entraînent aucun coût, si la corruption est gérée de manière sélective ou si la politique interne l’emporte de manière répétée sur l’intérêt national.

Enfin, l'avenir de l'ANC dépendra non seulement de ce qu'il dit de lui-même, mais aussi de la mesure dans laquelle sa conduite convaincra les citoyens qu'il reste un instrument crédible de transformation démocratique.

Le parti n’a pas besoin d’abandonner son histoire. Il doit rendre cette histoire lisible dans les performances actuelles. Un mouvement de libération incapable de gouverner efficacement devient un souvenir. Celui qui apprend à gérer la confiance, les risques et les résultats peut renouveler son mandat.

L’élection qui attend l’ANC est donc sombre : traiter sa marque politique comme un atout stratégique à protéger ou la voir devenir une autre victime de la déception démocratique.