L'intolérance dans le football ne se limite pas aux tribunes

Aucune activité humaine n’est exempte de préjugés. Le sport, comme la politique ou les affaires, est une société en miniature. Ce n’est pas une excuse ; c'est un acte d'accusation. Les mêmes schémas reviennent sans cesse : des affronts codés, des stéréotypes paresseux, des blagues qui n’en sont pas et du mépris sans masque. Le racisme lors de la Coupe du monde ne devrait surprendre personne. Ce qui devrait faire honte aux autorités du football, c'est la fréquence à laquelle elles le traitent comme un désagrément en termes de relations publiques plutôt que comme un délit punissable. Le résultat est des sanctions faibles, une indignation ritualisée et, très vite, une impunité enveloppée dans un communiqué de presse.

Prenons l’exemple de la vieille affirmation selon laquelle les équipes africaines n’ont pas l’endurance mentale nécessaire pour gagner parce qu’elles encaissent des buts tardifs. Ce n’est pas une perspicacité. Il s’agit d’un folklore avec un microphone, souvent amplifié depuis des sièges confortables – et généralement par des hommes en costume. Les buts tardifs sont la monnaie commune du football, ils font partie du drame qui maintient les supporters assis, attendant le film qui transformera une fatalité en un retour spectaculaire. Ils proviennent de jambes fatiguées, de risques tactiques, de remplacements, de décisions arbitrales, d'erreurs défensives ou du génie d'un adversaire. Les grandes nations du football se sont effondrées dans les dernières minutes, dans les prolongations et aux tirs au but. Lorsqu’ils le font, les analystes discutent de tactiques. Lorsque les Africains le font, ils sont trop nombreux à se tourner vers le tempérament. C’est ainsi que le vieux racisme survit : pas toujours comme abus mais comme explication.

Le reflet a fait surface ailleurs. Avant que la Côte d'Ivoire ne affronte l'Allemagne, Bastian Schweinsteiger, expert pour la chaîne de télévision allemande ARD, a décrit le style ivoirien comme « un football un peu africain, un peu peu orthodoxe, un peu sauvage, un peu peut-être aussi pas si conditionné par la tactique ». C’était le vieux compliment avec une lame à l’intérieur : athlétique, excitant, sauvage et pas tout à fait cérébral.

Aux États-Unis, la querelle autour du carton rouge de Folarin Balogun a révélé un autre malaise : l'identité plurielle pousse encore certains à chercher un astérisque. Balogun est né aux États-Unis, a grandi en Angleterre, est d'origine nigériane et a choisi de jouer pour l'Amérique. Cela aurait dû régler le problème. Ce n’est pas le cas. Certains commentaires considéraient son américanité comme provisoire, comme si l’appartenance ne pouvait être accordée qu’à titre probatoire.

Le différend était important. Trump a déclaré qu'il avait demandé au président de la FIFA, Gianni Infantino, de revoir la décision après le limogeage de Balogun ; La FIFA a ensuite suspendu l'interdiction automatique d'un match, suscitant des critiques de la part de la Belgique, de l'UEFA et d'autres pays concernant l'État de droit du football. Mais la question la plus profonde était plus ancienne et plus laide : à qui appartient-on sans interrogatoire ?

Les abus dans les tribunes sont ignobles mais ils sont au moins familiers. L’indifférence officielle est pire parce qu’elle blanchit les préjugés par la procédure. La prétendue crème de la société ne devrait pas faire de remarques grossières et la réponse du football ne peut pas être un autre slogan imprimé sur une manche. Les interdictions de stade doivent faire effet. Les radiodiffuseurs et les fédérations doivent punir ceux qui déguisent les insultes racistes en analyses. Les clubs et les associations nationales devraient faire face à des sanctions qui coûtent plus que de l'embarras. La chorégraphie habituelle – indignation, excuses, brève suspension, amnésie – a échoué. Le racisme se durcira s’il est traité comme une nuisance. Il ne reculera que lorsqu’il deviendra cher.

Celeste Amarilla, une sénatrice paraguayenne, a fourni la version la plus grossière. Après que la France ait battu le Paraguay, elle se serait moquée des origines, de l'éducation, de l'apparence et de l'intelligence de Kylian Mbappé, l'aurait traité de « Camerounais colonisé » et aurait suggéré qu'il faisait semblant d'être Français. Ce n’était pas une passion. C'était de la bile. La fonction publique est censée élargir les normes civiques, et non les réduire à l'ampleur d'une insulte de mauvais perdant.

La réponse fut meilleure que l’insulte ne le méritait. Le Sénat paraguayen a condamné ces propos, les qualifiant de « racistes et discriminatoires ». Le gouvernement a déclaré qu’il ne représentait ni le pays ni sa population. La Fédération française de football les a dénoncés et a déposé plainte auprès du parquet français. Bien. Le racisme ne doit plus s’attendre à l’impunité. Mais l’épisode a également montré à quelle vitesse le sectarisme entre en scène lorsque la défaite a besoin d’un costume.

Mariano Rajoy, ancien Premier ministre espagnol, a proposé une version plus raffinée de la même erreur. Avant la demi-finale de la France contre l'Espagne, il a écrit dans une chronique que la France avait une équipe de haut niveau mais « n'a pas de joueurs français ». Le préjugé était habillé en costume mais c'était toujours un préjugé. La francité, selon cette vision, n’est pas citoyenneté, contribution ou destin partagé. C'est l'ascendance et l'apparence. C’est précisément l’idée pour laquelle les républiques modernes ont été construites. Ses propos étaient une indignité envers les joueurs français et envers tous ceux qui ne correspondent pas à sa définition étroite de la citoyenneté.

L'équipe de France propose une réfutation en bottes. Il reflète un pays façonné par l’empire, la migration, les banlieues, les inégalités et l’ambition. Il ne s’agit pas d’un multiculturalisme sentimental ; La France connaît de véritables échecs en matière d’exclusion et de discrimination, comme la plupart des pays. Mais son équipe de football a montré à maintes reprises que l’identité nationale peut être élargie sans s’effacer. L’excellence n’appartient pas à un quartier, à un nom de famille ou à une couleur de peau. Il appartient aux citoyens – et à ceux qui sont autorisés à croire qu’ils font partie de la nation.

La Coupe du monde rend visible la nation moderne. La migration, le mariage, le travail, les études et la citoyenneté ont changé l’apparence des pays. Le football n’a fait que mettre les preuves sous les projecteurs. Le sport n’a pas besoin de prétendre que les slogans peuvent abolir les préjugés. Il doit décider du coût des préjudices. Le racisme ne reculera pas parce que les administrateurs le dénoncent entre les pauses publicitaires. Elle reculera lorsque les règles seront appliquées, que les pénalités seront douloureuses et que l’appartenance ne sera plus considérée comme une faveur accordée par des esprits bornés. Si le football prétend être le jeu du monde, il devrait cesser d'obliger certains joueurs du monde entier à prouver qu'ils en font partie.