Depuis huit décennies, l’ONU demande au monde de prendre l’égalité au sérieux. Il a dit aux filles et aux femmes que leurs droits sont importants, a exhorté les gouvernements à ouvrir les portes du pouvoir et a inscrit l’égalité des sexes dans le vocabulaire moral du multilatéralisme.
Pourtant, sa fonction la plus élevée est restée fermée à la moitié de l’humanité. Depuis 1945, neuf hommes occupent le poste de secrétaire général. Aucune femme n’a pour l’instant été invitée à assumer cette responsabilité.
Il ne s’agit plus d’une note historique. C'est une blessure à la crédibilité de l'ONU. À une époque de guerre, de polarisation et de perte de confiance dans le multilatéralisme, le prochain choix d’un secrétaire général ne peut pas être considéré comme un nouvel exercice de chorégraphie diplomatique. La question n’est pas de savoir si l’ONU peut trouver une femme qualifiée. Il s’agit de savoir si les États membres sont enfin prêts à lui faire confiance.
Le secrétaire général est souvent décrit comme le plus haut diplomate du monde. Le rôle est bien plus que cela. C’est le visage moral de l’ONU, le gardien de sa Charte, de l’accord des gouvernements et, dans les moments de crise, la voix que les gens recherchent lorsque le pouvoir est silencieux, évasif ou divisé. Celui qui occupe ce poste ne se contente pas d’administrer l’ONU. Ils incarnent ce que l’institution prétend représenter.
C’est pourquoi la succession exclusivement masculine est importante. De Trygve Lie à António Guterres, l’ONU a été dirigée par des hommes de différentes régions, traditions politiques et moments historiques. La diversité est réelle mais incomplète.
Les femmes dirigent des gouvernements, des banques centrales, des organisations internationales, des processus de paix, des universités et des entreprises.
Le bureau le plus visible de l’ONU reflète un monde qu’elle a passé des décennies à tenter de quitter.
La contradiction est évidente. La Charte des Nations Unies affirme l'égalité des droits des hommes et des femmes. Les objectifs de développement durable appellent à la participation pleine et effective des femmes et à l’égalité des chances en matière de leadership. L’organisation ne peut pas de manière crédible exhorter les États à démanteler les barrières tout en laissant intact son propre plafond de verre.
Une femme secrétaire générale ne mettrait pas, à elle seule, fin aux inégalités entre les sexes. Mais le symbolisme n’est pas anodin lorsqu’il parle de dignité humaine.
Pour une fille dans une salle de classe, dans un camp de réfugiés ou dans une communauté rurale, voir une femme à la tête de l’ONU en dirait plus qu’une autre déclaration : les plus hautes tables du monde ne sont pas hors de sa portée.
Le prochain secrétaire général héritera d’une organisation soumise à de fortes tensions : des guerres qui résistent à la médiation, des besoins humanitaires qui dépassent les ressources, des chocs climatiques qui aggravent l’insécurité, une intelligence artificielle qui remodèle les sociétés et une confiance du public dans le multilatéralisme qui s’amenuise.
Le poste exigera de la fermeté, du jugement et de la discipline administrative. Mais il faudra également de la patience, de la clarté morale et la capacité humaine de maintenir les adversaires dans la même pièce suffisamment longtemps pour que la diplomatie ait une chance.
Ce n’est pas un argument en faveur du symbolisme. Une femme ne doit pas être choisie simplement parce qu’elle est une femme. Le problème est plus simple et plus inconfortable : le monde ne manque pas de femmes possédant l’expérience, l’intellect, le jugement et le courage requis pour occuper ce poste.
Dire que le moment est venu ne revient pas à abaisser le niveau. Il s’agit de se demander pourquoi la norme a si souvent négligé les femmes.
Les preuves ne sont pas théoriques. Des femmes telles que Margaret Thatcher, Gro Harlem Brundtland, Ellen Johnson Sirleaf, Angela Merkel et Helen Clark ont dirigé des gouvernements, façonné des programmes mondiaux et géré des institutions complexes dans des temps difficiles. Leurs dossiers ne montrent pas que les femmes sont invariablement plus sages. Ils montrent que les femmes sont depuis longtemps prêtes et tout aussi capables.
Le débat sur la succession confirme la profondeur du terrain. Michelle Bachelet apporte l'autorité d'un ancien président du Chili, ancien haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme et premier chef d'ONU Femmes. Rebeca Grynspan apporte son expertise en matière de développement, de commerce et de gouvernance mondiale. María Fernanda Espinosa apporte son expérience diplomatique, son expertise environnementale et sa connaissance approfondie de l'Assemblée générale.
Ce ne sont pas des candidats interchangeables. Mais leur expérience et leurs qualités éliminent le vieux prétexte selon lequel aucune femme n’est prête à occuper ce poste.
L’ONU n’a pas besoin d’une femme secrétaire générale par acte de charité. Il en faut une parce que la légitimité au XXIe siècle requiert une représentation et parce que les institutions qui ne peuvent pas se réformer elles-mêmes perdent le pouvoir de demander aux autres de se réformer.
La première femme secrétaire générale représenterait plus qu’une avancée symbolique. Cela dirait à des millions de femmes et de filles que la promesse d’égalité n’est pas censée s’arrêter à la porte du pouvoir.
Après huit décennies de leadership masculin, le fardeau de l’explication devrait être transféré. La question n’est plus de savoir pourquoi une femme devrait diriger les Nations Unies. C'est : pourquoi pas ?
Si l’ONU est effectivement une organisation composée de « nous, le peuple », alors les femmes doivent être présentes non seulement en tant que bénéficiaires et défenseures, mais aussi en tant que dirigeantes au sommet. Autrement, il faudrait que la moitié du monde continue de croire en une promesse que l’institution n’a pas encore pleinement tenue.