L’accord de paix à Gaza aura-t-il des effets d’entraînement sur le processus de paix mené par Quad au Soudan ?

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Introduction

Même si les crises de Gaza et du Soudan présentent des contextes particulièrement différents, elles ne sont pas isolées. Ils sont étroitement liés par des acteurs diplomatiques communs, des alliances qui se chevauchent et des préoccupations en matière de sécurité régionale. Le Quad, un groupe diplomatique composé d'États comprenant les États-Unis, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et l'Égypte, dirige le processus de paix au Soudan. Dans le même temps, bon nombre de ces mêmes acteurs sont au cœur des négociations à Gaza. Cette relation symbiotique démontre la nécessité d’une interconnectivité et d’une approche globale. La question pour les décideurs politiques est de savoir si le succès à Gaza peut catalyser les progrès au Soudan, ou s’il détournera l’attention et les ressources.

Alors que les décideurs politiques réfléchissent à l’avenir de la paix au Soudan, il est crucial de comprendre comment un accord de paix durable à Gaza pourrait façonner les efforts diplomatiques dans la Corne de l’Afrique. Tout comme les engrenages interconnectés d’une machine complexe, les résultats d’un conflit régional peuvent déclencher des changements – positifs ou négatifs – dans un autre. Cet article explore les mécanismes, les opportunités et les risques d’une telle « diplomatie de débordement ».

Géopolitique contexte

L'objectif du Quad est de coordonner les efforts internationaux pour mettre fin à la guerre entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF) et de soutenir une transition pacifique, dirigée par les Soudanais, vers une gouvernance civile. Le 12 septembre 2025, le Quad a annoncé une feuille de route qui vise une paix progressive : une trêve humanitaire de trois mois pour permettre l'accès à l'aide et réduire la violence, et des négociations de cessez-le-feu permanent entre les SAF et les RSF, et une transition politique d'un mois aboutissant à un gouvernement indépendant dirigé par des civils. Pourtant, les divisions internes – l’alignement de l’Égypte sur les SAF et les liens des Émirats arabes unis avec les RSF – ont entravé l’unité. Cela s'apparente à une équipe de relais où les coureurs ne sont pas d'accord sur la direction de la piste. Mais il est important de noter que l’Égypte a accepté la « déclaration de principes » qui place les civils – et non les généraux – au centre des arrangements d’après-guerre, tandis que les Émirats arabes unis, qui soutiennent les RSF, ont également signé des conditions appelant toutes les parties extérieures soutenant les belligérants à cesser d’alimenter le conflit. Pour l’un ou l’autre d’entre eux, la diplomatie et la médiation politique sont devenues les nouveaux outils permettant de faire progresser les intérêts nationaux, comme en témoigne leur rôle en Somalie. La paix à Gaza, récemment négociée par les États-Unis, l'Égypte, le Qatar et l'Arabie saoudite, impliquait des garanties de cessez-le-feu, un financement de la reconstruction et un accès humanitaire. Le rôle central de l'Égypte dans les deux processus en fait un pont entre le monde arabe et l'Afrique. La crédibilité diplomatique acquise à Gaza pourrait, en théorie, être mise à profit au Soudan.

S'appuyant sur la théorie de Buzan et Wæver, les zones de conflit adjacentes comme Gaza et le Soudan sont « interdépendantes en matière de sécurité ». Outre les fortes affinités culturelles et religieuses des habitants de la région, les flux d’armes, les programmes des donateurs et les alliances se croisent au-delà des frontières. L’interconnectivité doit être intégrée dans l’élaboration des politiques, façonnant l’orientation géostratégique de la région. Cela signifie que le succès ou les progrès d’un côté auront un impact sur l’autre, et de la même manière, un manque de progrès dans l’un influencera également l’autre. Les décideurs politiques devraient donc être conscients de cette interdépendance dans leurs réflexions. Compte tenu de cette certitude, le Quad doit sortir de son sommeil pour tirer parti de l’élan donné par l’accord de Gaza.

Par ailleurs, l'Union africaine, absente, doit être intégrée au Quad pour le faire passer au Quad + 1. De cette manière, les préoccupations et les idées africaines seraient prises en compte. Bien que le Soudan soit membre de la Ligue arabe, il est naturellement un pays africain. Le Soudan est profondément ancré en Afrique, avec les pays voisins que la guerre en cours a durement touchés, notamment le Tchad, le Soudan du Sud, l’Éthiopie, l’Érythrée, l’Égypte, la République centrafricaine et la Libye. Avec plus de 3,8 millions de Soudanais déplacés par la guerre, ce sont ses voisins qui en font les frais. On estime qu'environ un million de Soudanais se trouvent au Tchad, tandis que plus de 600 000 se trouvent en Égypte.

Comment Gaza pourrait-elle affecter le Soudan ?

Il est hautement plausible que si le projet de Gaza fonctionne, il pourrait servir non seulement de modèle mais aussi de lueur d’espoir aux négociateurs soudanais, les incitant à adapter ses caractéristiques – renforcement progressif de la confiance, suivi humanitaire – à leur propre contexte. En fait, un succès à Gaza pourrait restaurer la confiance dans la diplomatie multilatérale, rendant les négociations moins futiles. Il convient toutefois de noter que le conflit soudanais est fondamentalement différent : il s'agit d'une lutte de pouvoir interne et non d'une occupation. Les décideurs politiques et l’UA doivent se méfier de la « pensée modèle », dans laquelle les solutions sont copiées sans tenir compte des réalités locales.

Alors que l’ONU fonctionne avec un budget restreint pour la paix et la sécurité et que les priorités des États membres changent – ​​comme le recentrage de l’Union européenne sur l’Europe continentale en raison du conflit russo-ukrainien – les ressources vont se raréfier. Il arrive souvent qu’après une tempête importante, les agences de secours se concentrent sur la zone la plus durement touchée, laissant de côté les autres zones moins prioritaires. La reconstruction de Gaza absorberait d'importantes ressources financières et diplomatiques des États du Golfe, risquant ainsi de provoquer une « lassitude de l'attention » pour le Soudan. Mais la situation au Soudan ne peut pas attendre. Dès que Gaza gagnera du terrain, il serait instructif d’étendre immédiatement les efforts diplomatiques au-delà de Gaza, permettant aux médiateurs de se recentrer sur le Soudan. Il serait essentiel de lier dès que possible les mesures diplomatiques face aux deux crises, en les transformant en une diversion à court terme et un réengagement à moyen terme.

L’accord de paix à Gaza aurait des répercussions sur le processus au Soudan, d’une manière ou d’une autre. Qu'elle soit perçue comme une victoire de négociation ou une perte de souveraineté, elle peut influencer les acteurs soudanais. Si cette dernière situation se produit, il existe un risque que les factions soudanaises interprètent la médiation extérieure comme une menace à la souveraineté, surtout si l’accord de Gaza est perçu comme imposé. Les décideurs politiques doivent être sensibles aux discours locaux et éviter les messages universels.

Analyse de la situation

Des preuves empiriques montrent que les acteurs régionaux ont une capacité diplomatique limitée, démontrant parfois des intérêts contradictoires. Cela ressort clairement du manque apparent d’action du Conseil de sécurité des Nations Unies et de l’Union africaine pour résoudre de manière proactive le conflit soudanais. Le succès à Gaza soit inspirera confiance dans la feuille de route du Quad, soit drainera les ressources internationales. Il est donc essentiel que les principaux organes institutionnels parviennent à la cohérence en établissant des objectifs stratégiques unifiés pour tous les conflits.

Si l’accord de paix à Gaza est respecté, la reconstruction attirera d’énormes investissements, détournant potentiellement les financements du Golfe du Soudan. Quoi qu’il en soit, Gaza bénéficiera d’une plus grande attention et de plus grandes ressources internationales, de sorte que la Quadrilatérale et les décideurs politiques régionaux devraient envisager une planification régionale intégratrice – reliant le redressement du Soudan à des corridors commerciaux et énergétiques plus larges dans la région.

Ayant obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne en 1956, les questions de souveraineté du Soudan façonnent son discours politique. Si la paix à Gaza est considérée comme imposée de l'extérieur, elle pourrait alimenter la résistance à la médiation au Soudan. Les décideurs politiques doivent considérer la paix comme une victoire pragmatique menée par les Afro-Arabes, et non comme une imposition occidentale.

Cartographier l'avenir sscénarios

Meilleur cas

Dans le meilleur des cas, nous envisageons que la paix à Gaza se maintienne, accordant aux architectes arabes, l’Égypte et l’Arabie Saoudite, du prestige, une position diplomatique forte et une position morale élevée. Cela redynamiserait le Quad, le motivant à faire plus. Les mécanismes, comme la crédibilité diplomatique, pourraient être facilement transférés. Les enseignements institutionnels de Gaza pourraient être appliqués au Soudan, conduisant potentiellement à la stabilité régionale et attirant les investissements. Un tel accord pourrait recueillir le soutien international permettant au Soudan de parvenir à une trêve surveillée et d’entamer une transition vers un régime civil. Il s’agit donc d’une opportunité pour les décideurs politiques d’institutionnaliser l’apprentissage interrégional et de coordonner les stratégies d’investissement.

Cas le plus probable

Dans ce qui semble le plus probable, l’accord de paix à Gaza sera fragile, suscitant l’optimisme, mais les divisions persisteront. L’un des principaux obstacles à la paix est que le Hamas n’a pas accepté de désarmer complètement, comme en témoigne sa réaffirmation du contrôle de la bande de Gaza. Il n’existe pas encore de force de sécurité alternative, ce qui pourrait donner lieu à l’émergence de milices concurrentes. Des changements de position dans la solidarité internationale et dans les dynamiques régionales, comme l’escalade au Liban et au Yémen, pourraient modifier la trajectoire de l’accord de paix. Dans une telle situation, il n’y aura que des références symboliques à Gaza avec une réplication pratique limitée et une fragmentation continue du Quad. Des cessez-le-feu sporadiques et des progrès humanitaires caractériseraient la situation au Soudan, mais il n’y aurait pas de règlement global. Dans ce scénario, où la paix à Gaza est fragile et où les divisions persistent, les décideurs politiques doivent maintenir la pression diplomatique. Ils devraient se concentrer sur des améliorations humanitaires progressives et veiller à ce que l’élan en faveur de la paix ne soit pas perdu.

Dans le pire des cas

Dans le pire des cas, l’accord avec Gaza ne tiendrait pas. Cela approfondirait les rivalités régionales, y compris entre les factions soudanaises, ce qui éroderait la cohésion et la confiance dans le Quad. Cela déclencherait une situation dans laquelle les factions soudanaises exploiteraient les divisions, tandis que les médias et les donateurs se concentreraient sur Gaza. Le résultat serait une aggravation de la crise au Soudan, conduisant à l’effondrement de la feuille de route Quad. Les décideurs politiques doivent se prémunir contre la fragmentation diplomatique et veiller à ce que le Soudan reste à l’ordre du jour.

Conclusion et voie à suivre

Il est tout à fait plausible qu’un débordement se produise si l’accord de paix à Gaza est respecté. Le succès à Gaza peut inspirer la feuille de route Quad pour le Soudan, mais la dynamique locale sera décisive. Comme chaque situation est différente, il ne faut pas présumer que les solutions proposées par Gaza fonctionneront au Soudan. Chaque conflit a des moteurs uniques. En raison de la concurrence potentielle pour l’attention et les ressources, la cohésion du Quad serait essentielle à l’efficacité des efforts de paix au Soudan. Il ne fait aucun doute que la concurrence pour les ressources favorise Gaza, c’est pourquoi des efforts intentionnels devraient être déployés pour allouer des ressources au Soudan.

Il n’y a pas d’alternative au rôle crucial des agences nationales dans la résolution pacifique de la crise soudanaise. En conséquence, les acteurs soudanais doivent considérer la paix comme étant dans leur intérêt stratégique. Les organisations de la société civile devraient diriger la mobilisation des populations soudanaises vers cet objectif. L’esprit Kandaka (femme forte) qui a contribué à renverser un dictateur vieux de trois décennies, Omar al-Bashir, devrait être invoqué pour unir les Soudanais dans la construction de leur pays. Un processus intersoudanais pragmatique doit également inclure la diaspora. S’appuyer sur le soutien de la diaspora soudanaise renforcerait l’engagement interne et le plaidoyer en faveur de la paix dans tout le pays. Les messages seraient adaptés aux contextes locaux, invoquant l’esprit patriotique, respectant la souveraineté et empêchant les perceptions d’imposition extérieure.

Le rôle des acteurs internationaux est tout aussi crucial, surtout dans les premières étapes. La Quad devrait immédiatement établir un groupe de travail conjoint de vérification et de reconstruction pour le Soudan, en utilisant et en adaptant autant que possible le modèle de Gaza. L’Égypte et l’Arabie saoudite pourraient tirer parti du capital diplomatique de Gaza pour relancer les négociations sur le Soudan, mais cette fois en amenant l’Union africaine à la table. Une initiative afro-arabe serait plus palpable qu’un seul processus arabe. Une fois cet objectif atteint, le Quad deviendra Quad +1.

Pour les décideurs politiques, il est extrêmement urgent que le Quad +1 tire parti de l’élan donné par l’accord de paix à Gaza et amène les parties belligérantes au Soudan à un accord de paix. Comme un relais, le relais doit être passé rapidement, les ressources équilibrées et l'agence locale renforcée pour diriger le processus interne. Même si l’avenir du Soudan dépend peut-être de l’accord de paix à Gaza, c’est la détermination des politiciens et des décideurs politiques dans les mois à venir qui déterminera si les incendies au Soudan pourront être éteints dans un avenir proche.