Un rôle démocratique et développemental
Les universités africaines occupent des sociétés confrontées à des défis urgents et interconnectés. Ceux-ci incluent la pauvreté, le chômage, les inégalités scolaires, la fragilité des systèmes de santé, les déplacements, la dégradation de l’environnement, l’insécurité alimentaire et les effets inégaux de la transformation numérique.
Les universités ne peuvent pas résoudre ces problèmes à elles seules. Ils peuvent cependant devenir des participants plus actifs dans les processus sociaux par lesquels les réponses sont élaborées. Cela nécessite de s’éloigner d’un modèle dans lequel les connaissances voyagent dans une seule direction, de l’expert au destinataire. Cela appelle à une enquête collaborative, à une définition partagée des problèmes et à une expérimentation contextuelle.
L’engagement communautaire, compris de cette manière, devient à la fois démocratique et développemental. Elle est démocratique car elle élargit la participation à la production de connaissances. Elle est développementale car elle relie le travail universitaire aux conditions matérielles et sociales qui façonnent la vie des gens.
Cette orientation est particulièrement importante dans les pays du Sud, où les modèles importés d’excellence universitaire accordent souvent trop peu d’attention aux réalités locales. Les universités africaines devraient éviter de mesurer leur valeur uniquement à travers des normes produites ailleurs. Leur valeur publique doit également être jugée à l’aune de la qualité de leurs relations avec les sociétés dans lesquelles ils sont intégrés.
Réinventer l’enseignement et la formation des étudiants
Placer l’engagement communautaire au centre a également des implications majeures pour l’enseignement. Les étudiants ont besoin de plus qu’un contenu disciplinaire et une préparation professionnelle. Ils ont besoin d’opportunités pour développer leur conscience éthique, leur jugement civique, leur capacité de collaboration et leur aptitude à travailler au-delà des différences.
L’apprentissage communautaire peut relier des connaissances abstraites à des réalités sociales complexes. Cela peut obliger les étudiants à écouter attentivement, à revoir leurs hypothèses, à gérer l'incertitude et à reconnaître les limites de leur propre expertise.
Ce sont des capacités intellectuelles essentielles. Un tel apprentissage peut également approfondir la compréhension disciplinaire. La connaissance devient plus exigeante lorsque les étudiants doivent en interpréter le sens dans des contextes réels. Les concepts sont testés par rapport à des conditions matérielles, des perspectives concurrentes et des conséquences pratiques.
L'engagement communautaire devrait donc faire partie de l'architecture éducative de l'université. Cela ne doit pas se limiter au volontariat parascolaire ou au travail occasionnel sur le terrain. La conception des programmes, l'évaluation et la formation professionnelle devraient créer des opportunités structurées permettant aux étudiants de s'engager avec les communautés en tant que participants à un travail de connaissances partagé.
Les limites de l’engagement managérial
L’engagement communautaire peut facilement être affaibli par les systèmes institutionnels conçus pour le soutenir. Les universités traduisent souvent leur engagement en objectifs, mesures et rapports annuels. Les projets sont censés produire des résultats rapides, visibles et mesurables. Les cycles de financement encouragent les interventions à court terme, tandis que les systèmes de charge de travail universitaire reconnaissent rarement le temps nécessaire pour instaurer la confiance et entretenir des relations.
Cette approche managériale peut priver l’engagement de sa substance démocratique. Les relations se développent lentement. La confiance du public ne peut pas être obtenue au cours d’un cycle de reporting. La coproduction nécessite des négociations, de la continuité et une ouverture aux résultats qui ne peuvent être entièrement prédéterminés.
Les universités ont besoin de formes de soutien institutionnel qui protègent ces qualités. Cela comprend un financement à long terme, la reconnaissance de la charge de travail, un espace pédagogique et des systèmes d'évaluation capables de reconnaître l'établissement de relations, l'apprentissage public et la réparation sociale.
Les dirigeants institutionnels devraient se demander si l’engagement communautaire façonne l’enseignement, la recherche et la prise de décision. Ils devraient examiner si les partenaires communautaires participent à la définition des programmes et si les universités sont prêtes à changer grâce à cette rencontre. L’engagement a une valeur limitée lorsque l’institution reste intacte.
Un nouvel imaginaire du bien public
Les universités africaines ont besoin d’une image renouvelée de bien public. Cette idée devrait aller au-delà de l’idée selon laquelle les universités servent la société principalement en produisant des diplômés, des résultats de recherche et des innovations pour l’économie.
Ces fonctions restent importantes. Mais l’université publique a aussi une responsabilité démocratique. Elle doit cultiver l’esprit critique, élargir la compréhension du public, lutter contre l’injustice héritée et contribuer à des formes de vie sociale plus inclusives.
L’engagement communautaire est au cœur de ce travail car il met l’université en contact durable avec les mondes qu’elle prétend servir. Il demande aux institutions d’écouter, de partager leur autorité et d’accepter que les connaissances soient produites sur de nombreux sites. Cela demande aussi de l’humilité. Les universités possèdent de puissantes formes d’expertise, mais elles ne possèdent pas le monopole de la perspicacité, de la mémoire ou de l’intelligence.
L’avenir de l’université africaine dépendra de sa capacité à nouer des relations réciproques avec les communautés et les publics. Grâce à ces relations, l’université peut devenir plus réactive, plus démocratique et plus digne de la confiance du public.
Reconstruire l’université africaine
L’avenir de l’enseignement supérieur africain ne sera pas assuré uniquement par l’expansion, l’image de marque ou les classements. Elle sera façonnée dans les espaces relationnels où les universités s’attaquent aux problèmes publics, affrontent l’exclusion historique et amènent différentes formes de connaissances dans une interaction durable.
L'engagement communautaire est au centre de cette tâche. Il ne s'agit pas d'une mission supplémentaire attachée à l'université. C’est l’un des principaux moyens par lesquels l’université produit du savoir, forme les étudiants, renouvelle la vie démocratique et remplit sa mission publique. Les universités africaines devraient donc cesser de considérer l’engagement comme un travail mené à leur périphérie. C'est précisément à ces limites que se construit l'avenir démocratique de l'université.
Aslam Fataar est professeur-chercheur en transformation de l'enseignement supérieur au Département d'études sur les politiques éducatives de l'Université de Stellenbosch.